C2 - I - 1) Rosine Chandebois critique le hasard darwinien

Google propose une très mauvaise traduction -à tous points de vue- de cette conférence en anglais, traduction qui en change trop souvent complètement le sens. . A éviter à tout prix. Vous trouverez sur le site de Michel Lefeuvre ( mlefeuvre.over-blog.com ) la traduction améliorée qui évite les contre-sens flagrants.

 

INTRODUCTION

 

A - L'ŒUVRE DU PROFESSEUR   R. CHANDEBOIS

 

Et élargissement du regard par la philosophie des sciences

 

Il y a maintenant près de vingt ans, je découvris par hasard dans une librairie près de Saint Sulpice un livre intitulé « le gène et la forme ou la démythification de l'A.D.N. » (1989). Son auteur était une femme, professeur à l'Université de Provence : Rosine Chandebois. Nous étions encore à l'époque dans le tout génétique et je trouvais le sous titre vraiment provocant. Vingt ans encore plus tôt, j'avais lu et étudié le livre de Jacques Monod : « Le hasard et la nécessité ». J'enseignais alors en première supérieure et j'avais présenté à mes élèves ce petit livre brillant comme l'un des livres les plus importants, peut-être le plus important de année 1970. Lui aussi avait pour moi un accent provocateur. Les sous titres d'un ouvrage sont souvent révélateurs : pour Monod « Le hasard et la nécessité » devait être compris comme « Un essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne ». Cette philosophie ne devait être aux yeux de l'auteur que le matérialisme le plus dur, repensé à travers la notion de code empruntée à la science des ordinateurs. Le structuralisme avait déjà ouvert les voies en négligeant le sujet au profit des structures, mais présenter, objectivement et scientifiquement, le vivant, sans tenir compte de sa subjectivité, me semblait une gageure difficilement tenable.

                 Tous mes cours de cette époque se sont ressentis de ce débat entre la phénoménologie existentielle d'un Husserl et d'un Merleau-Ponty d'une part, et, d'autre part, la pensée réductrice matérialiste des biologistes moléculaires.

                 C'est dans ce contexte de pensée que j'ai pris connaissance de « Le gène et la forme ou la démythification de l'A.D.N. *» La première idée qui m'a frappée  est une idée assez simple mais pourtant capitale : quels rapports plausibles peut-il exister entre une forme : le développement de l'œuf qui se produit dans un espace compliqué à trois dimensions, et une structure linéaire à une seule dimension comme celle de l'A.D.N. ? La connaissance toujours plus poussée de ce dernier dans les détails les plus fins ne peut faire sortir de cette impasse. Entre le gène et la forme, selon le titre de l'ouvrage, il y a un hiatus infranchissable. Il convient donc de démythifier l'A.D.N.

                 En quelques mots, je voudrais maintenant présenter le portrait scientifique de l'auteur. Sa carrière est somme toute assez simple puisque, en dehors de ses stages à Utrecht auprès du grand professeur d'embryologie qu'est Nieukoop, avec lequel elle a collaboré pendant plusieurs années, son parcours scientifique s'est entièrement déroulé  à la Faculté des Sciences de Marseille : d'abord directrice des travaux pratiques de zoologie portant sur l'anatomie comparée  et la systématique des animaux pluricellulaires, elle fut chargée, par la suite, de l'enseignement magistral portant sur l'embryologie expérimentale. Très vite, elle réalise alors que le darwinisme, présenté comme la théorie de l'Evolution, aurait pu être rejeté dès le départ, des « L'origine des espèces » (1859).

                 Pour ne pas alourdir le propos et le raisonnement, le Professeur Rosine Chandebois a de très nombreuses références que je mettrai à la fin de la conférence ; celle-ci paraîtra sur la toile, sur le site de l'UIP.

 

Pour aborder cette œuvre que je juge de la plus haute importance pour le progrès de la biologie, et aussi, indirectement, de la neurobiologie, je propose le plan de réflexion suivant.

                        1 - La mise en cause du darwinisme et du néo-darwinisme dans leur prétention à l'hégémonie scientifique. Cette critique correspond à la première partie de « Pour en finir avec le darwinisme ».

                        2 - Un retour vers « Le gène et la forme » écrit quelques années plus tôt, paru en 1989 et dont le préfacier, le grand mathématicien, médaille Fields, l'équivalent du Nobel en mathématique, R. Thom, considérait « comme une incontestable avancée vers une renaissance de l'embryologie ».

                        3 - Des enseignements de l'embryologie à l'automatisme de l'Evolution et aux jalons pour une théorie cybernétique de l'Evolution. En fait, il s'agit d'une nouvelle logique du vivant, sorte de réponse, voulue ou non, à F. Jacob et à son livre paru quelques années plus tôt : « La logique du vivant ».


I - La mise en cause du darwinisme et du néo-darwinisme.


1) Le hasard darwinien

 

La critique du darwinisme commence ainsi : pour fonder sa théorie de l'évolution des espèces, Darwin part du fait qu'au sein d'une même espèce, les individus se distinguent les uns des autres par des détails concernant leur morphologie. Il s'agit d'une « variation intra spécifique* ». A ses yeux, cette différence est le fait du hasard. Sa première erreur est déjà d'ordre méthodologique ; elle consiste à étendre au domaine de la descendance entre les espèces, c'est-à-dire à « l'interspécifique* », ce qu'il a observé au niveau de « l'intraspécifique ». Le passage d'une espèce à une autre espèce est d'un ordre de complexité autrement plus grand : les différences morphologiques entre les espèces exigent que le hasard se produise en un nombre incalculable, voire astronomique, de fois. Dans cette extension d'un domaine à un autre qui ne lui est en rien semblable, R. Chandebois souligne le manque de logique ; c'est comme si, dit-elle, à partir du moins, la descendance d'individus de même espèce, on pouvait déduire le plus, la création d'espèces différentes. De son côté Bergson répond à Darwin en disant : comment supposer que les mêmes petites variations en nombre incalculable se soient produites dans le même ordre sur deux lignes d'évolution indépendantes, si elles étaient purement accidentelles (Evolution créatrice, p. 551)[1]

                        Pourtant ce n'est pas tout ; il y a une méprise autrement plus grave : l'erreur de Darwin a été de réduire l'apparition d'une espèce à celle de l'accumulation de simples détails dans sa morphologie. C'est ignorer qu'à la forme de l'animal, à son architecture, est liée toute une stratégie d'interactions cellulaires ; c'est à cause de l'ignorance de cette liaison capitale que nombre de biologistes contemporains peuvent parler de « bricolage de la nature » à la suite d'E. Mayr et de F. Jacob. Pour bien faire comprendre sa pensée, R. Chandebois a recours à une image : « L'évolution n'a pas fait une aile à partir d'une patte : elle a modifié toute la stratégie des interactions cellulaires impliquées dans le développement de l'aile. Jacob raisonne à peu près comme s'il niait l'existence d'ingénieurs et d'ouvriers spécialisés dans les usines aéronautiques, et comme s'il affirmait qu'en bricolant l'aéroplane de grand-père, des touche-à-tout en ont fait le super boeing, fabriquant des réacteurs avec l'hélice, ou le poste de pilotage automatique avec le manche à balai ».[Pour en finir avec le Darwinisme, une nouvelle logique du vivant, p. 48]. Ce que semblent ignorer darwinistes et néo darwinistes, c'est que ce qui évolue c'est tout un système*, et l'on sait parfaitement qu'un système est un tout ordonné irréductible à la somme arithmétique de ses parties. Ce que l'inconscient collectif des biologistes et des neurobiologistes n'a pas intégré, c'est que les  progrès de la technique permettent de se faire une autre idée de la finalité...[2]


Un traité de la méthode

                        Les cinq premiers chapitres de « Pour en finir avec le darwinisme » peuvent se lire à la fois comme une critique des deux piliers du darwinisme :  le hasard et la sélection naturelle , et en même temps comme un traité de la méthode que l'on pourrait appeler encore un traité de la connaissance en biologie.

                        A un tel traité, le premier impératif  qui s'impose est de s'en tenir à la chose elle-même, c'est-à-dire ici au vivant en tant que tel. Ce qui paraît tellement évident est pourtant enfreint aisément par l'idéologie. Celle-ci se dissimule en se prétendant être de la science, je dirais la science elle-même. Elle s'impose d'autant plus facilement qu'elle a recours à l'abstraction, l'abstrait lui donnant faussement une allure scientifique puisque tout démarche scientifique y a recours. Il convient de bien distinguer entre conceptualisation et abstraction : la conceptualisation pouvant périr sous un excès d'abstraction. Le rôle de l'ordinateur n'est pas négligeable dans cet excès.
                        Avec l'utilisation de l'ordinateur une inversion s'est produite au cœur de la méthode. Un laboratoire qui s'équipe en ordinateurs -et il est bien forcé aujourd'hui de le faire pour de multiples raisons, scientifiques, économiques, concurrentielles- est obligé de les faire marcher à plein pour rentabiliser leur coût d'achat et pour prévoir leur remplacement. Le personnel scientifique qu'il emploiera aura dû être formé à ces méthodes. Celles-ci l'engageront vers l'analyse toujours plus poussée d'une molécule et/ou vers son application thérapeutique.  Ces pratiques ne sont pas sans danger pour l'esprit de la recherche car elles tendent à l'uniformiser ; le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elles n'encouragent pas l'effort d'innovation, la création de nouveaux modèles expérimentaux, quand il ne lui arrive pas de la brimer.  Un autre risque est à signaler : la confiance exclusive accordée aux modélisations mathématiques au détriment de l'observation, de l'expérimentation et aussi tout simplement de l'esprit critique : La vie, elle est interprétative ; l'ordinateur, lui, n'interprète pas ses règles de fonctionnement : il les applique[3]. Il y a quelque chose de séduisant dans la logique mathématique d'un John Maynard Smith dans son effort de modéliser l'origine de la vie et sa complexité croissante au cours de l'Evolution[4]. Mais, sous ce brillant montage de la pensée, on ne peut pas s'empêcher de voir du nominalisme*. C'est ce nominalisme qu'encourage l'ordinateur, et je pense que R. Chandebois a raison de le dénoncer ; elle rejoint d'ailleurs ici la pensée d'un André Pichot[5]  et d'un Gérard Nissim Amzallag[6].                               

 

 


[1] La Réhabilitation du Temps. Bergson et les sciences d'aujourd'hui, p. 57, éditions de L'Harmattan  2005

[2] Scientifiquement incorrect ou les dérives idéologiques de la science, p. 127, éditions Salvator 2006

[3] Scientifiquement incorrect ou les dérives idéologiques de la science, p. 118, ed. Salvator, 2006

[4] cf. La Recherche n° spécial 296 - Mars 1997 -  Page 32 et suivantes

[5] Chercheur en épistémologie au CNRS. Réf. Le Monde du 30 11 2001

[6] Professeur de biologie végétale à l'Université hébraïque de Jérusalem