C7 - III - Embryologie et philosophie. Finalité...

Evolution directionnelle et  Evolution adventive


Il va de soi que ce n’est pas l’évolution directionnelle qui a opéré seule pour créer le monde vivant. S’il en avait été ainsi, la faune actuelle se réduirait à une seule espèce. La diversité des lignées évolutives a exigé l’intervention d’un autre mécanisme qui a interféré avec l’évolution directionnelle. A ce sujet, Grassé parle d’une double tendance, l’une qui complique l’organisation des êtres vivants, l’autre qui la diversifie. A ce propos, R. Chandebois parle de buissonnement des espèces : c’est ce dernier qui crée le fouillis apparent que l’on constate dans le règne animal ; on pense à toutes ces étrangetés : aux crocs, aux écailles, aux venins…etc…citées par Darwin, et qui alimentent sa thèse du hasard.

En fait, derrière ce bazar existent des mécanismes régis par des lois.

J’ai déjà parlé de l’évolution directionnelle selon R. Chandebois ; à elle maintenant s’ajoute l’évolution adventive ; l’évolution directionnelle n’est pas arrêtée pour autant. En créant de nouveaux organes, l’évolution directionnelle complique l’architecture précédente ; l’évolution adventive ne crée pas, elle, de nouveaux organes, elle ne fait que les spécialiser. A la première étape de l’Evolution, l’évolution directionnelle fait apparaître des caractères très généraux qui sont ceux d’un embranchement ; déjà, dès ce premier stade de l’évolution, l’évolution adventive joue son rôle et, dès lors, apparaissent des classes. Pour tout autant, l’évolution directionnelle n’est pas arrêtée ; à sa nouvelle étape des traits d’organisation nouveaux, moins importants, ceux d’une classe, viennent s’ajouter aux précédents. L’évolution adventive qui se combine avec l’évolution directionnelle ne crée par de nouvelles classes, elle ne fait que modifier des traits d’organisation déjà existants. L’évolution directionnelle poursuit son chemin et crée des ordres. L’évolution adventive, qui se combine toujours à l’évolution directionnelle, n’inventera pas de nouveaux ordres mais les arrangera d’une façon ou d’une autre, et ainsi de suite jusqu’au dernier stade, celui des espèces qui correspondent à l’amortissement du flux évolutif.

Si l’on fait intervenir la variation génotypique, on peut comprendre ce qui se produit lorsqu’une lignée évolutive vient de franchir une nouvelle progression. Dans un temps très court, des mutations vont diversifier les modalités du réajustement qui vient de s’opérer ; plusieurs lignées vont pouvoir s’individualiser. Toutes, évidemment, conserveront un fond commun puisque c’est sur lui qu’elles se sont greffées. Elles montrent des analogies très étroites entre elles et constituent ce que Grassé appelle un « idiomorphon ». Ce schéma peut clarifier bien des discussions au sujet de l’origine de grands groupes zoologiques tels que les batraciens par exemple. Bien des traits communs existent entre les anoures (grenouilles, crapauds) et les urodèles (tritons, salamandres) possédant une queue, à la différence des anoures. Ils appartiennent pourtant au même « idiomorphon ». Face à cette notion s’est développée, dans un autre esprit, une nouvelle science appelée cladogenèse. Héritière de la systématique de Linné, elle consiste à classifier les êtres vivants sur la base de caractères communs. Ceux-ci peuvent être plus ou moins étendus : de l’embranchement, on passe à la classe, puis à l’ordre, puis à la famille, etc… D’abord hostiles à la cladogenèse, les darwiniens ont fini par l’adopter en général. Cela se comprend aisément : à partir de Lamarck mais surtout de Darwin, la systématique prend une orientation nettement phylogénétique. D’un système de classification, la systématique devient un système de parenté, de filiation, un arbre généalogique. D’après les ordres logiques, on conclut que les embranchements ont été crées les premiers auxquels succèdent les classes, puis les espèces, etc… On passe ainsi successivement de la mégaévolution à la macroévolution, puis à la miniévolution. Dans l’esprit des darwiniens, il n’y a pas lieu de s’étonner que la mégaévolution soit plus difficile à accepter que la microévolution qui porte seulement sur des détails et non pas, comme dans la macro et dans la mégaévolution, sur la création de tissus et d’organes. Pour eux, c’est le même principe qui est à l’œuvre, à savoir le jeu des possibles fondé sur le hasard.

A cette conception, R. Chandebois reproche son essentialisme, son logicisme, voire son fixisme. Comme pour Grassé, la vie est essentiellement, pour elle, mouvement, tendance, changement, et non pas essence, cadre logique dont l’esprit peut, hélas, trop facilement se satisfaire. Seule l’embryologie, parmi toutes les autres sciences de la vie, peut nous faire voir les choses autrement car elle travaille directement sur le mouvement, sur l’organisme en train de se construire, sur le « se faisant », dirait Bergson, et non sur un produit fini   Si l’on jette un regard sur la nature actuelle, force est bien de constater que certains groupes n’ont pas réussi à franchir certains obstacles qui s’opposaient à leur tendance à évoluer : comme j’ai déjà dit, on y rencontre encore des méduses, des éponges, des hydres d’eau douce. D’autres groupes, par contre, ont eu des descendances qui sont parvenues au sommet de l’évolution, c’est le cas des céphalopodes (pieuvres, seiches) dans l’embranchement des mollusques ; c’est évidemment aussi le cas de l’homme dans celui des vertébrés. Entre ces deux extrêmes, les archives paléontologiques nous font connaître des situations intermédiaires. Grassé l’a parfaitement montré en retraçant, en détail, l’histoire des Thériodontes, reptiles dont sont issus les mammifères. Sur les cinq rameaux que constitue le phylum, deux seulement ont réussi à achever leur processus de « mammélisation ». Tous ont pourtant montré leur persévérance, au dire de Grassé, vers la formation de mammelles.

Dans la pensée de R. Chandebois, le déroulement d’une progression autonome de cellules (P.A) n’est pas causé par le génome ; je l’ai déjà dit précédemment. Par contre, il est extrêmement sensible à des mutations, à des variations génotypiques ; celles-ci peuvent modifier la cohésion de cellules d’une population entre elles, en changer le profil, en accélérer ou en retarder le déroulement. Ce changement de rythme peut altérer un réajustement avec d’autres populations cellulaires dans la mesure où les informations communiquées arrivent trop tôt ou trop tard. Sur le plan ontogénétique, c’est de cette manière que peut être interprétée la sirénomélie. Celle-ci est caractérisée par de graves déformations du corps, par la fusion, entre autres, des membres inférieurs. Au stade où l’ébauche de la chorde – le squelette de l’embryon – jouait son rôle sur les premières inductions, c’est-à-dire sur l’ecto, le médo et l’endoderme, sa progression s’est déroulée trop vite. Sur le plan phylogénétique, on constate chez les cétacés, ces mammifères marins, des morphologies comparables à celle de la sirénomélie. : tête énorme, membres postérieurs réduits à l’état de nageoires. Rosine Chandebois écrit : « Connaissant l’enchaînement des inductions et des modalités des réajustements chez les vertébrés, il a été possible de remonter à la cause première : le déroulement trop rapide de la P.A dans l’ébauche de la chorde, au stade où elle fonctionne comme centre organisateur de l’embryon ».

 

     La potentialité histogénétique de la vie
 
Si nous nous plaçons maintenant du point de vue théorique, ce qu’il est important de noter sous cet immense buissonnement de la vie dû à la variation génotypique, c’est la potentialité histogénétique de la vie à s’investir dans tant de phylums différents. La vie ne procède pas par à- coups livrés au hasard, mais sa logique est de l’ordre d’un mouvement  considéré comme un acte simple indivisible traversant la matière en l’élevant toujours vers de plus hauts niveaux de complexité   Chandebois parle de la variation génotypique comme « d’un bruit de fond révélateur des potentialités phylogénétiques ». Par delà le cartésianisme et surtout par delà l’empirisme philosophique pour qui l’être se limite à l’expérience sensible, à ce que les sens peuvent percevoir – conception courante de nos jours chez de nombreux scientifiques – R. Chandebois renoue avec la grande tradition aristotélicienne de l’acte et de la puissance. La variation génotypique – qui introduit le hasard dans l’Evolution ,mais à sa juste place et non comme son moteur, est l’acte qui fait être, mais elle ne serait rien si elle n’était sous-tendue, dans la manifestation visible de ses effets, par toute une prédisposition invisible de l’être en puissance qu’est la vie.

 

    Une astuce de l’Evolution : le retardement dans le développement

                       
C’est vers cet être en puissance que nous devons maintenant nous tourner, en suivant la démarche de R. Chandebois. F. Jacob avait déjà souligné l’importance du retardement dans le développement comme facteur d’évolution [ Le Jeu des possibles, p. 85]. Pourquoi faut-il donc qu’un organisme retarde son développement, allonge son ontogenèse pour que le mécanisme de l’Evolution puisse se produire ? Telle est la question que se pose Chandebois. Avant de répondre à cette question capitale, faisons quelques remarques sommaires sur ce retardement et sur les formes qu’il peut prendre chez certains groupes zoologiques, spécialement chez les insectes supérieurs. Tout se passe comme si ces animaux pouvaient se passer de la part terminale de leur vie puis reconstruire un cycle nouveau fondé sur les formes de la larve : une phase intercalaire apparaît comme une solution originale à l’allongement de l’ontogenèse. A propos de l’être humain, on parle souvent, d’ailleurs à tort et à travers, de néoténie : son développement est retardé, et comme s’il n’allait pas jusqu’au bout ; il naît nu et ressemble plus dans sa nudité à un fœtus de singe qu’à un singe nouveau-né. J’en reviens à la question fondamentale : pourquoi ces processus de retardement et de ralentissement dans l’ontogenèse ? Je répondrai par ceci : pour permettre à la vie d’exprimer le maximum de ses potentialités.

Un embryon a besoin de réserves vitellines pour se nourrir et se développer. Plus elles sont abondantes, plus elles permettent l’allongement de l’ontogenèse ; il y a, cependant, un risque lorsque les réserves sont trop importantes ; elles empêchent ou contrarient les mouvements de l’embryon nécessaires à sa croissance. La vie à dû inventer une autre solution géniale : l’invention du placenta chez les mammifères. L’embryon, puis le fœtus, sont désormais nourris par le corps de la mère.

  
 Importance philosophique de l’œuvre de Rosine Chandebois


L’un des grands apports de l’œuvre du Pr. Chandebois aura été, du point de vue philosophique, de réconcilier la biologie avec la finalité. La rupture s’était produite avec Kant à la fin du XVIIIe  siècle et se poursuit encore de nos jours. Les biologistes ont coutume de dire que la finalité est comme une femme de mauvaise vie, de laquelle on ne peut se passer mais avec laquelle on ne voudrait être vu en public. Kant avait fait remarquer avec justesse que l’on ne pouvait aborder les sciences de la vie avec les mêmes types de jugement que ceux dont on se sert en physique et dans les sciences mécaniques en général. Dans la nature inerte, les causes précédent leurs effets tandis que, dans les êtres vivants, tout est en même temps moyen et fin. Tout être vivant, en effet, s’auto organise, s’auto construit, se réplique à l’identique : il est, pour lui-même, son propre but, sa fin et à la fois le moyen par lequel il réalise cet objectif. Or Kant pense qu’une telle complexité dépasse les possibilités de l’entendement et, entre autre, le principe de causalité en usage dans les sciences physiques de son époque : la mécanique newtonienne. Il en résulte, à son avis, que le principe de finalité n’existe pas dans la nature, qu’il est un postulat transcendantal de la raison spéculative. Il n’a donc pas de valeur scientifique. Même si la presque totalité des scientifiques n’ont pas lu « La critique de la faculté de juger », ils ont hérité de la pensée de Kant.

 

    Une nouvelle conception de la finalité


Or ce que montre R. Chandebois, c’est que le règne animal, dans sa totalité, est un système qui, à l’instar d’un système cybernétique finalisé, n’a cessé, sans concours extérieur, de s’auto construire, toute étape nouvelle prenant appui sur la précédente pour aller plus loin dans le domaine de la complexité, et, cela, depuis les premières cellules procaryotes jusqu’aux sommets de l’Evolution avec l’apparition de l’homme. Il n’y a donc pas à rougir de la finalité : elle existe dans la nature. Ce n’est pas une vue mystique des choses comme ses détracteurs l’affirment. Ce qu’elle révèle en fait, c’est l’immense potentialité de la vie qui, en organisant la matière, en a fait, selon le mot du neurologiste américain, Damasio, un proto soi, lequel deviendra une conscience chez les organismes supérieurs, et enfin, chez les êtres humains, une conscience morale capable d’admirer la beauté, de réfléchir, de revenir sur ses actes et de penser l’univers lui-même, d’où il est sorti .

Je n’ai fait qu’effleurer une œuvre qu’il faut lire et relire attentivement. Je n’ai même pas pu, par manque de temps, en développer tous les aspects, entre autres exposer les solutions qu’une connaissance sérieuse de l’embryon propose aux problèmes majeurs de notre temps : je veux spécialement parler du clonage, de ses bluffs, comme de ses limites thérapeutiques, voire de ses dangerosités, plus réelles encore que ceux de la thérapie génique. Mais je ne veux terminer sur cette note pessimiste. Je fais un rêve, à savoir que cette chape de silence qui règne sur des concepts aussi novateurs, parce que cela dérange, soit enfin levée, que l’on puisse en discuter librement sans dictats autoritaires qui tiennent, non de la science mais de l’idéologie souvent militante. 

                                Je voudrais encore ajouter un mot à propos de la finalité, au sujet de la théorie cybernétique de l’Evolution  :  cette nouvelle logique du vivant fait intervenir une finalité immanente et objective du système,  ce mot de finalité qui « résume » d’ailleurs tout ce que j’ai écrit dans  Scientifiquement incorrect. Une fin a besoin de moyens appropriés et d’une intelligence qui adapte ces moyens à cette fin.  C’est ce que fait un ouvrier. Un horloger assemble des pièces  pour fabriquer une montre. C’est le problème des « intégrons » chez François Jacob dont j’ai  parlé.  C’est aussi la façon dont William Paley concevait le rôle créateur de Dieu  dans sa controverse avec Darwin : Dieu horloger.

                                 Pourtant ce n’est pas de cette façon que la vie qui évolue procède.  Elle n’assemble pas mais elle  pousse toujours davantage  la dissociation des tâches en les spécialisant dans leurs fonctions : « Elle (la vie) ne procède pas par association et addition d’éléments, mais par dissociation et dédoublement », écrivait déjà Bergson dans « L’Evolution créatrice » (ed. quadrige. PUF ; p. 90) ; or c’est cette idée que, dans un travail en cours, que j’appelle provisoirement Les rapports de l’âme et du corps, je m’efforce d’étayer à propos de la montée en complexité des cerveaux chez les hominoïdés, les précurseurs des deux grandes familles, les pongidés et les hominidés, dont l’humanité est sortie. L’accroissement du volume du cerveau ne me semble pas s’être fait dans le sens d’une intégration  mais d’une poussée évolutive, déterministe (Anne Dambricourt) et donc d’une causalité naturelle, en liaison inséparable avec un accroissement de l’Esprit dans le psychisme, sous forme de conscience. Celle-ci, d’abord apparue comme une  sensibilité à l’égard de ce qui l’entoure, l’agresse  ou lui profite, et, structurant en conséquence son univers, son Umwelt, selon Uexküll,  (Uexküll, Watanabé, Troublé, Merleau-Ponty), elle s’élève à un niveau supérieur chez l’homme.

                                 Avec la conscience réflexive, la conscience humaine se fait aussi intelligence théorique  -la science, la philosophie- et intelligence  pratique –la moralité, les arts-. La poussée évolutive qui aboutit chez l’Homme à la création du langage –aux neurones et aux aires du langage- me semble donc à mettre à la fois sur le compte de causalités naturelles, d’un déploiement toujours plus élargi des tâches, de la poussée créatrice du temps, mais aussi à travers ses causalités naturelles, d’une causalité transcendante qui ne peut être qu’Esprit désireux de se communiquer comme tel à d’autres esprits en les créant à son image.