180 - Interrogations sur la laïcité
Face à ce mot de laicité, je m'interroge :
I - Nous sommes une vieille civilisation chrétienne
Dans notre longue histoire européenne, jusqu'à la décision de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, il y a eu, depuis le baptême de Clovis, le 25 décembre 498, deux forces qui marchaient ensemble : le politique et le religieux, en l'occurrence le christianisme, puis le catholicisme ou le protestantisme, selon les Etats. Cela fut bénéfique et/ou maléfique au cours du temps.
Balayons un peu, en grands traits larges, notre histoire de France et d'Europe, en un devoir de mémoire :
Au Moyen Age, Charlemagne est un «prince chrétien » qui définit ainsi sa mission, dans une lettre adressée au pape Léon III : « Il m'appartient, avec le secours et la grâce de Dieu, de défendre au dehors par les armes la sainte Eglise du Christ... et de la fortifier au dedans en faisant connaître la vraie foi... » Puis, aux 12e et 13e s., naissent en particulier la Paix de Dieu[1], la Trêve de Dieu[2], et, dans le système féodal, la cérémonie de l'adoubement du jeune chevalier -il a vingt ans- devient religieuse ; en particulier le jeune homme passe une nuit en prières, se confesse et communie, avant la cérémonie de la remise de ses armes par un parrain. Ainsi naissent les valeurs nouvelles de courtoisie et de gentillesse. C'est la grande époque de la Chrétienté, des intellectuels célèbres -St Thomas d'Aquin, Yves de Chartres..., des ordres de Cluny, de Citeaux, de la Chartreuse, de l'art roman et de l'art gothique,de François d'Assise à l'étranger, et de nombreux artistes, mais, dans le même temps, les limites de cette suprématie apparaissent, de ce grand mouvement de foi, avec en particulier les Croisades, pour reconquérir le lieu du tombeau du Christ, et Saint Dominique, le fondateur de l'Inquisition, la lutte contre tout ce qui n'est pas chrétien. Un système autoritaire se met en place, jusqu'au Vatican où le pape se libère de toute démocratie directe : il est désormais nommé par les cardinaux ; de plus par « le décret sur les investitures » publié par Grégoire VII en 1075, les évêques eux-mêmes ne seront plus nommés par les laïcs. L'Eglise devient ainsi une monarchie, avec un gouvernement central : la Curie. Elle est, au 13e siècle, la plus riche de tous les gouvernements européens...Naissent alors des querelles de pouvoir entre les rois et le pape...Puis, les Capétiens, lents conquérants de leur terre... Ils reçoivent l'appui du clergé qui, en échange de leur protection, leur fournit un appui matériel, de l'argent et des soldats.
La Renaissance débute dès les 14 et 15e s. avec le déclin de la papauté, à la suite de ses luttes de pouvoir avec l'Empereur d'Allemagne et les rois de France, d'une part, et l'attrait des richesses (simonie), d'autre part. Les nouveaux mouvements religieux sont condamnés systématiquement comme hérétiques.
Nous arrivons ici à nos révisions précédentes des fondements du protestantisme et au protestantisme libéral. La suite est mieux connue : les guerres de religion entre catholiques et protestants à partir de 1519[3], qui dureront ...L'éviction autoritaire des courants religieux qui ne correspondent pas au choix du roi du pays...
En France il faudra la Révolution française pour asseoir enfin véritablement la tolérance et le respect de l'autre. Le catholicisme s'éloigne de plus en plus du protestantisme par sa tradition et la promulgation de dogmes (aux XIXe et XXe s. siècle : Infaillibilité pontificale, Immaculée conception, Assomption de la Vierge...), si bien que la France, nation « bâtarde », aussi bien que « fille aînée de l'Eglise », entre le Nord et le Sud de l'Europe, est le seul des pays latins qui ne connaisse pas totalement l'hégémonie catholique ; elle n'est toutefois pas comme certains pays du nord, de tradition mixte, ou qui reconnaissent l'entière liberté de culte (l'Allemagne, la Suisse, l'Angleterre). En une démarche originale s'effectue en France en 1905, non sans tensions préalables, la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Malheureusement de part et d'autre elle avive les passions, toujours basées sur les volontés de pouvoir, l'ignorance ou les préjugés. La loi met fin à la notion de "culte reconnu" et fait des Églises des associations de droit privé.
A propos encore de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, il reste à mon avis à permettre le libre choix de leur école, confessionnelle ou non, aux parents pour leurs enfants, sans être obligés de payer pour elle. D'autre part, il faut sortir du collège unique pour permettre à chacun d'avoir une école qui s'adapte à ses compétences propres, de sorte que chacun puisse réussir à l'école. Ainsi nul ne sera plus lésé, face à l'école.
Cette petite historique nous permet de conclure : nous connaissons tout notre passé, mais pas l'avenir...Il est aux hommes, dont l'histoire varie sans cesse entre de rares périodes où un équilibre parfait s'instaure, et, d'autre part, la fréquente déraison des uns et des autres.
II - Quelle attitude devons-nous avoir, nous peuple européen de vieille civilisation chrétienne, face au concept nouveau de laïcité, interprété par un certain athéisme ?
La question que je me pose encore est la suivante, face à l'athéisme grandissant en Europe ? : devons-nous abandonner toute mémoire positive ou négative de notre christianisme, devons-nous l'oublier, devons-nous abandonner toutes nos riches traditions qui nous relient à notre passé, de ce point de vue ?
Cela pose du même coup la question de l'Etat : un état areligieux peut-il exister ? D'où l'Etat pourra-t-il à la longue tirer ses meilleures références, ses directives morales, s'il ne s'appuie pas sur les instances religieuses ? si l'Etat peut consulter les sciences, les techniques... etc... ne doit-il pas aussi consulter les religions ? Ne sont-ce pas elles qui ont porté depuis les temps les plus reculés la morale et ses fondements ? Aristote, Platon, n'étaient-ils pas croyants ? Entendre, consulter une, plusieurs religions, ce n'est pas leur obéir.
Les religions ont parfois formé des gens étroits et sans envergure, mais aussi de grande valeur humaine, spécifiques de leur religion (de François d'Assise à l'abbé Pierre, de Gaulle ou Schumann, Martin Luther King ou Gandhi, œcuménique dans son hindouisme, Tolstoï... ; d'autres qui ne se réclament pas du religieux ont pourtant baigné dans la culture totale, y compris religieuse, littéraire et artistique de leur nation, de leur temps (Jean Jaurès reçu 1er en philosophie à l'ENS et 3e à l'agrégation de philosophie au Lycée Louis Le Grand, devant Bergson ; Léon Blum, qui respectait la religion juive de ses pères, est licencié es lettres, et juriste)
Ne perdons pas de vue que tout mouvement peut avoir ses fanatiques, aussi bien les athées que les autres...ils peuvent aussi l'introduire dans les sciences et en faire une idéologie réductrice.
A notre époque, par exemple, je vois en littérature le recul, si ce n'est la disparition de nos magnifiques textes d'inspiration chrétienne (la plupart) : n'est-ce pas regrettable ?
III - Aujourd'hui, que voyons-nous ? Quel avenir se prépare ?
- Un fort mouvement de déchristianisation, d'athéisme en Europe et dans le monde, à la suite de deux guerres mondiales fratricides, de philosophes (Marx, Nietszche, Freud) dont l'impact a été grand, et de grands théologiens et exégètes venus le plus souvent d'abord du libéralisme protestant (Bultmann, par exemple), mais :
-une religion souvent plus éclairée qu'elle ne le fut -ce qui n'est pas difficile- plus individualisée, qui va aux vrais fondements de base du christianisme (Les deux lois d'amour, le pardon et la Grâce, le service d'autrui, la non-violence)
- La mondialisation au service de la finance mondiale, l'immense transfert de populations qui n'ont pas les mêmes civilisations, ce qui, à terme, risque de créer ce « choc des civilisations » dont parle Samuel Huntington[4]. Si la Turquie entre dans l'Europe, l'Europe ne se crée plus elle-même, mais elle est au service de la mondialisation ; elle est instrumentalisée par elle : les Turcs seront de loin le peuple le plus nombreux en Europe et l'armée turque est forte : elle aura donc prioritairement voix au chapitre. Les Musulmans ne connaissent pas dans leur ensemble le principe de laïcité. Qui fera respecter nos valeurs au cas où cela deviendrait nécessaire ? Nous avons aussi connu la lâcheté à Munich. Ne nous faisons pas trop d'illusions, ce ne sont que rarement les forces civilisées qui l'emportent, mais le courant fort et populaire...celui des convoitises, peut-être, car les revendications religieuses se mêlent, plus ou moins consciemment, à celles du pain quotidien et du « toujours plus »...On voit dans le monde musulman se dessiner des rapports de force entre les parties civilisées et les parties primitives, dirais-je, et ce sont ces dernières qui malheureusement l'emportent, le plus souvent... Même si je n'aime pas du tout l'idée de « fatwa », au même titre que je n'aime pas non plus du tout l'idée de l'excommunication catholique (quel homme peut se mettre à la place de Dieu, de son jugement ? Quel homme est assuré d'avoir raison ?) Il n'y a aucune fatwa contre des meurtriers terroristes pour leur foi musulmane...
- Face à ce rapport de forces, que deviendra notre « laïcité », que deviendront nos valeurs, souvent difficiles à pratiquer en profondeur : la liberté de penser, de s'exprimer, la tolérance et le respect de l'autre ? Que deviendront nos lois ? Un musulman, par exemple, n'a pas le droit de changer de religion ; par contre un homme, une femme ont le droit d'en changer s'ils sont chrétiens... L'Inquisition est loin derrière nous...
S'il y a violences, dans les pays chrétiens, ce sont des abus politiques, mais elles ne sont plus sous la bannière religieuse...L'homme reste l'homme, hélas !
-Encore un exemple concret de rapports de force : que deviennent les protections sociales des salariés quand les entreprises multinationales, qui font déjà d'énormes profits, pour faire plus de profit encore, se délocalisent à l'étranger, sans plus s'embarrasser de ces protections sociales, de ces acquis sociaux, durement obtenus en Europe (Rappelons-nous le Germinal de Zola), et de leur coût ? Qui s'insurge là-contre ? Pas les syndicats européens, que je sache...
[1] La Paix de Dieu : les belligérants ne doivent pas s'attaquer aux paysans, aux ecclésiastiques ni aux marchands.
[2] La Trêve de Dieu : Elle interdit de combattre le dimanche, puis même du mercredi soir au lundi matin en mémoire de la passion et de la résurrection de Jésus-Christ.
[3] L'affichage des thèses de Luther.
[4] Samuel Phillips Huntington, né le 18 avril 1927, est un professeur américain de science politique, enseignant à l'université de Harvard, Il a écrit : « Le choc des civilisations » (article de 1993)