188 - Une réflexion sur le mot "bourgeois"
Etymologiquement c'est l'habitant d'un bourg, d'une ville, un citadin, par rapport au paysan.
Ce mot naît avec la naissance des villes, après la féodalité où l'on n'avait que le paysan qui travaillait la terre et le seigneur. Le bourgeois fait donc partie de la classe moyenne ; la classe populaire ouvrière, industrielle n'existe pas encore ; elle apparaîtra surtout au XIXe siècle.
Le bourgeois est bien vu jusqu'au XIXe siècle ; on le voit vivre au travers de la littérature, ou par la biographie des auteurs (Rabelais). Bien sûr, il n'est pas noble, mais il représente des valeurs (Corneille, Racine, Pascal, Boileau, La Bruyère, Bayle, Voltaire, Rousseau, Diderot, Hugo...). C'est peut-être Molière qui le peint le mieux, comme du reste les paysans qu'il dépeint en arrière-fond, pour mettre davantage en relief le bourgeois. Molière est lui-même un bourgeois, de grande bourgeoisie, pourrait-on dire puisque son père est Tapissier du Roi. S'il sait se moquer des bourgeois, qui n'ont pas le raffinement de la culture et des moeurs de certains nobles, mais qui en ont les prétentions (« Le Bourgeois Gentilhomme », « Les Femmes savantes », Les Précieuses ridicules »), il en voit aussi le bon sens et la sagesse élaborée (Philinte, dans « Le Misanthrope » ou Elmire dans « Tartuffe »)
Le bourgeois a de l'argent ; il est instruit dans les meilleures écoles, souvent chez les Jésuites (tradition catholique française se doit), il rivalise intellectuellement et spirituellement avec la noblesse. Il ira même jusqu'à la renverser en 1789 : à bas les privilèges ! En réalité, il vient à la remplacer quand nos frontières sont acquises et que la classe guerrière n'a plus sa raison d'être -la classe guerrière qui est toujours la classe dominante dans tous les pays-, d'autant plus qu'elle ne vit plus à un moment que par et sur ses privilèges, puisqu'elle est par définition oisive ; ce sont les bourgeois qui créent la richesse par leur travail.
Le cas du Premier Empire est une parenthèse originale de l'Histoire : la classe guerrière est de retour, et bien des bourgeois s'ennoblissent ainsi, alors que les anciens nobles s'embourgeoisent, si l'on peut dire, puisqu'on retrouve ici les poètes romantiques qui, bien souvent, finissent par vivre aussi de leur plume : F. R. de Chateaubriand, A de Vigny, A. de Lamartine, A. de Musset...
Après cette parenthèse, on ne parle plus de la noblesse, et pour cause...Nous entrons dans un monde où les classes sociales vont, très lentement, de plus en plus, s'estomper ; on « parviendra », comme dira Balzac, par la richesse et le travail ou par le génie.
Ce qui m'intrigue, c'est qu'à un moment de l'histoire, le « bourgeois » est mal vu, très mal vu ; et cela va durer ; voyez ce poème « Monsieur Prud'homme » de Paul Verlaine :
Monsieur Prudhomme
Il est grave : il est maire et père de famille.
Son faux-col engloutit son oreille. Ses yeux
Dans un rêve sans fin flottent, insoucieux,
Et le printemps en fleur sur ses pantoufles brille
Que lui fait l'astre d'or, que lui fait la charmille
Où l'oiseau chante à l'ombre, et que lui font les cieux,
Et les prés verts et les gazons silencieux?
Monsieur Prudhomme songe à marier sa fille
Avec Monsieur Machin, un jeune homme cossu.
Il est juste milieu, botaniste et pansu.
Quant aux faiseurs de vers, ces vauriens, ces maroufles,
Ces fainéants barbus mal peignés, il les a
Plus en horreur que son éternel coryza,
Et le printemps en fleurs brille sur ses pantoufles.
Poèmes saturniens (1866)
Pour tâcher de mieux comprendre, examinons brièvement les mouvements politiques , religieux, sociaux, philosophiques, artistiques, et scientifiques du siècle.
D'un côté, avec la Restauration, nous avons le retour de rois devenus « bourgeois », ici dans le sens de « sans envergure ». La religion catholique marche de pair (l'alliance du sabre et du goupillon, du trône et de l'autel) ; d'autorité, des dogmes, encore, s'ajoutent à d'autres dogmes, déjà assez pesants à mon sens : l'Immaculée conception (1854), l'Infaillibilité pontificale (1870)[1] , et enfin l'Assomption de la Vierge (1950) ; comparons ensuite, à rebours, avec la magnifique avancée oecuménique du pape Jean XXIII (Vatican II, 1962).
[1] Après la perte des Etats pontificaux, en 1970, le Vatican éprouve le besoin de renforcer son autorité, son identité, face à la liberté de penser devant l'Evangile (2000 ans) par le sacerdoce universel
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