189 - Une réflexion sur le mot "bourgeois" (suite)

Publié le par marike.over-blog.com


Dans la première moitié du XIXe siècle, le philosophe saint-simonien Auguste Comte renouvelle la vision philosophique et scientifique par sa doctrine positiviste : l'état théologique est l'état primitif de la société ; ensuite vient l'état métaphysique, tout aussi inachevé ; arrive enfin l'état positif où l'homme et l'univers sont soumis à des lois immuables. Quelle tentation pour une certaine bourgeoisie cultivée ! L'influence positiviste fut considérable dans tous les domaines, même dans les arts, et le reste probablement encore aujourd'hui : Zola cherche dans « L'œuvre » à  appliquer le positivisme dans les arts, mais l'artiste se suicide : la beauté qui jaillit de ses mains ne peut trouver aucune explication...Balzac, Zola, Flaubert cherchent parfois à appliquer dans leurs romans les théories qui en découlent : réalisme, naturalisme ...mais les plus grands poètes  dépassent ces théories (Baudelaire, Rimbaud, Verlaine ...) et luttent par le symbolisme, ou l'impressionnisme en peinture, contre cette mentalité positiviste et scientiste dans une certaine bourgeoisie ; pensons à ce poème de Rimbaud :

 

Ma Bohème

Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J'allais sous le ciel, Muse ! et j'étais ton féal ;
Oh ! là ! là ! que d'amours splendides j'ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.
- Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
- Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur !


Toutefois, le symbolisme est peut-être fils du réalisme et du naturalisme ; en effet, c'est aussi en cherchant à analyser et à décomposer le réel pour y trouver des lois que l'on arrive au symbole, à « l'impression ». A l'inverse, le communisme, dont le départ était un souci du plus pauvre, a évolué en système oppressif, en dictatures sanglantes et dans une pauvreté pour les peuples plus grande encore qu'avant, partout où on a voulu l'imposer.


Mais revenons à la caricature de notre « bourgeois » : nous pouvons déduire de ce qui précède que le bourgeois, c'est d'abord le citadin qui connaît l'aisance matérielle et qui peut accéder à l'éducation et à la culture si les conditions sont propices pour cela, sinon il restera un « petit bourgeois » comme « Monsieur Perrichon[1] », « Monsieur Prud'homme », le « Bourgeois Gentilhomme » ou  celui « de Toulouse » que nous décrit Saint-Exupéry dans « Terre des Hommes ».


Ensuite, caricaturé là encore, c'est un homme « sans génie », celui auquel s'opposent les poètes romantiques, sans Esprit, sans désir d'aventure, d'exploration, sans le sentiment qu'il n'est pas né sur cette terre pour n'être qu'un cochon à l'engrais mais qu'il a une vocation qui lui est toute particulière et qu'il doit accomplir, ce que les chrétiens réalisent dans l'image du corps du Christ : chacun d'eux est un membre de ce corps qui a une fonction...


Le bourgeois, caricaturé là encore, c'est aussi un homme qui, par manque de curiosité d'esprit, n'a pas d'esprit critique, qui ne sait qu'obéir, qui « avale » tout ce qu'on veut lui faire avaler.


Mais aussi, le bourgeois, c'est, non caricaturé, d'abord un travailleur (en France le noble déchoit s'il travaille et gagne sa vie), un créateur qui invente un brevet qu'il réalisera, un conquérant audacieux qui utilise son argent à la création de grandes choses : pensons aux Médicis, famille de mécènes à Florence - au début du XIIIe siècle, les Médicis ne sont qu'une obscure famille originaire de la campagne toscane. Moins d'un siècle plus tard, grâce au commerce et à l'industrie de la laine, ils sont devenus l'un des clans les plus en vue de Florence-. Pensons à tous ceux qui ont la tête à la fois bien pleine par la mémoire et bien faite par l'assimilation lente et juste, et le tri des connaissances engrangées. Nos grands inventeurs, nos grands réalisateurs, nos grands penseurs, nos grands philosophes, nos grands écrivains, nos grands artistes européens sont en général des bourgeois. Le bourgeois sait, lui aussi, larguer les amarres -pensons au navigateur solitaire aujourd'hui- après s'être offert un bateau ; il sait encore, tel Jules Verne, rêver la vie qu'il n'a pu avoir et la faire partager.


Enfin, dans ce mot de « bourgeois », pensons tout autant à la beauté du profil qu'à sa caricature : ce sont les deux faces d'une même vérité dans laquelle tout homme peut se reconnaître, comme il peut le faire, dans un autre ordre d'idées, à la fois en Don Quichotte, ce chevalier en esprit, chrétien idéaliste courageux, qui rêve sa vie, mais le plus souvent à contre-temps, et en Sancho Panza, son serviteur sans grande envergure, en quête d'un bonheur et d'un simple confort terrestre mais plein de bon sens et d'équilibre.



[1] « Le voyage de Monsieur Perrichon », d'Eugène Labiche

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