196 (2) - Réflexion sur le péché originel
Disons d'abord qu'il y a à ce sujet une bonne page de wikipedia pour nous aider dans notre réflexion. Celle-ci part traditionnellement de la Bible, du mythe d'Adam et d'Eve, face au serpent. On dit en littérature qu'une image est bonne si elle est juste de part en part ; sans doute ce mythe n'est-il pas si mauvais pour avoir tellement résisté au temps...
Je relis ce texte du mythe des origines :
Il faut d'abord savoir que ce texte résulte d'une série de « collages »
En effet il y a du flou entre la création des animaux et celle de l'homme et de la femme.
Comme on le voit dans le texte :
Première étape : Dieu, après avoir créé l'univers, pendant 4 jours, crée les animaux marins et les oiseaux le 5e jour, et le 6e et dernier jour de création il crée la vie sur la terre : les animaux d'abord, jusqu'aux plus petites bêtes (« bestioles », selon la Bible Segond, mais je préfèrerais « petites bêtes ») , puis l'homme et la femme (Genèse I, 26-27) Dieu est toujours très satisfait de sa création : L'auteur répète : « Dieu vit que cela était très bien. » (Gen. I, 31)
Deuxième étape : « Le jardin d'Eden »
Il semble, d'après ce second chapitre, que Dieu crée l'homme essentiellement pour s'occuper de son « jardin » : en effet, dès qu'Il va créer la pluie, la végétation va pousser -la fuite du temps est ici présente- et Dieu aura besoin d'un serviteur pour entretenir son jardin.(Gen ; II, 4 à 7)
Ce jardin d'Eden semble idyllique : il est beau, il nourrit agréablement son homme, 4 fleuves assurent son irrigation, et, avec l'or -pur- (qui nous fait tant défaut aujourd'hui) les pierres précieuses abondent ; deux de ces fleuves nous sont connus : le Tigre et l'Euphrate ; le jardin est en Orient.
Dans ce beau jardin, il y a pourtant apparemment un piège pour l'homme :
Troisième étape : l'arbre de vie, de la connaissance du bien et du mal (Gen.II,9) On pourrait dire que c'est un arbre merveilleux : on ne voit pas le piège ...mais voilà où il réside : non seulement Dieu interdit à l'homme de manger de son fruit, mais il lui ordonne de garder cet arbre, afin que personne ne mange de son fruit. Sa punition, s'il en mange, sera de mourir.
Là encore il insère l'homme dans le temps.
C'est là qu'arrive le « nœud » : 1) Dieu a déjà dit à l'homme (comme aux animaux) de croître et de se multiplier ;
Un homme peut-il à la fois être immortel et avoir des enfants ? Cela s'est vu chez les dieux immortels de la mythologie grecque, mais cela va-t-il vraiment ensemble ? Il ne faut pas confondre immortalité et éternité : un dieu immortel peut se loger dans le temps, il l'accompagne ; pas un Dieu éternel, hors du temps. Avant la chute, l'homme est immortel ; il ne vieillit pas ; on ne parle pas d'enfants qu'il aurait pu avoir avec Eve ; il est heureux sans le savoir ; il vit peut-être comme un animal par une sorte d'instinct, mais toutefois il a en lui le germe de la conscience, germe endormi que le serpent réveillera.
2) L'homme -ou la femme- voit immédiatement que ce qui lui manque, c'est, comme Dieu, d'être éternel ; il ne veut pas être inséré dans le temps, être immortel ou mourir. Ensuite, ce qui lui manque encore, c'est le pouvoir, c'est la liberté : il a un maître au-dessus de lui.
3) mais l'homme ne voit pas qu'il n'est qu'une créature de Dieu, et qu'il lui est extrêmement inférieur : il pèche par orgueil.
4) on comprend donc l'horrible tentation du couple, qui non seulement voit cet arbre toute la journée,au centre du jardin, mais qui, en plus, doit le garder, alors que tout lui indique que, s'il mange de son fruit, il aura les clés de Dieu lui-même...On se demande si Dieu n'aurait pas pu demander plutôt à ses anges (qui arrivent plus tard sur ce « théâtre » (III, 24) de garder cet arbre à la fois si précieux et si terrible.
5) On ne doit pas tenter Dieu, mais Dieu ne doit pas non plus tenter l'homme...A moins, par la faute de l'homme, sa créature, qui a mangé la pomme, d'en faire un rival, de le hausser davantage à son niveau par son exigence absolue, de le faire grandir, justement par sa faute... On pourrait dire qu'à la fois Dieu ne veut pas que l'homme mange de ce fruit, et qu'à la fois il fait tout pour qu'il en mange...
Quatrième étape : la création de la femme :
Il est curieux que tous les animaux soient créés par paire masculin / féminin, mais que l'homme et la femme aient un traitement à part...après coup. ( Pourquoi une côte de l'homme ? est-ce par sa forme une autre version du sexe ? Est-ce possible de l'enlever sans que l'homme en souffre vraiment, ou aura-t-il moins de souffle ? ).
Là, il y a deux versions qui se suivent de la naissance des animaux sur terre et de la femme, comme un collage de textes différents : I, 24 à 27 et II, 18 à 25.
Cinquième étape : l'arrivée du serpent :
Le serpent raisonne, c'est son tort ; la femme aussi : à eux deux, puis à trois, avec l'homme, ils vont détruire l'harmonie du monde. Le serpent est le symbole du pouvoir de la mort, et du sexe ; il ressemble à un spermatozoïde par le mouvement rapide, ondulant, et la forme...Il lie symboliquement la reproduction à la mort. Il inscrit l'homme dans des limites temporelles : ses enfants lui succèderont... Au lieu d'éternité et de bonheur, il fait entrer le malheur dans le Paradis terrestre.
L'homme et la femme prennent conscience de la vie sexuelle en eux et de la pudeur qui fait naître le vêtement (« Ils reconnurent qu'il étaient nus » (Gen. III, 7), donc de la reproduction, de leur mort, du temps. Dieu, éternel, crée, mais il ne se reproduit pas. « Maintenant, dit Dieu, il faut l'empêcher d'avancer la main, de prendre encore du fruit de l'arbre de vie, d'en manger, et de vivre éternellement. » ( Gen. III,22 )
Enfin, on voit bien que certains éléments de ce mythe ne concordent pas entre eux, surtout aujourd'hui que l'on voit que l'homme est un cousin du singe et que le mâle/homme et la femelle/femme ont été créés à la fois ensemble et séparément, par les chromosomes.
Dieu -j'imagine cette suite, a peut-être été effrayé de ce qu'il avait créé - ; Il mélange dès ce départ le Bien et le Mal : il tente l'homme à l'extrême, puis, quand il a désobéi, Il le punit ; Il punit l'homme, en lui rendant la vie future très difficile, par un travail très ingrat et répétitif (Gen. III, 18), il va le rendre malheureux, mais en lui donnant une semi liberté en le chassant ; l'homme est-il à la hauteur de cette liberté ? La convoitise et l'orgueil vont le perdre encore ; le malheur ne va-t-il pas déséquilibrer l'homme encore un peu plus ? L'amour de Dieu pour sa créature est-il ici présent, ou a-t-il peur de l'homme ? Dieu a-t-il été dépassé par sa création ?
Pour la reproduction et la mort, apparemment, cela ne change pas (Gen III, 16) : avant la chute, la mort était là : Dieu en menace l'homme. Après la chute, aussi. La différence, c'est qu'après la chute l'homme et la femme sont conscients : ils ont honte. La tentation va à l'encontre de la tempérance ; elle est convoitise ; n'est-ce pas le péché vraiment originel, mis en place par Dieu ? Les bouddhistes ont bien vu l'impact du désir sur la vie spirituelle de l'homme.
Après, avec Caïn et Abel, c'est le premier meurtre, et la longue suite des failles de l'homme commence...jusqu'aujourd'hui...telles que l'Histoire nous les présente.
Les éléments du mythe qui ne concordent pas logiquement entre eux ont pourtant une vérité interne qui fait qu'ils concordent avec l'image que nous pouvons avoir de la vie.
Pour le philosophe, Michel Lefeuvre, ce mythe parle en définitive de la naissance de la conscience chez l'homme ; la conscience, c'est la responsabilité, la grandeur de l'homme, et l'angoisse, la souffrance de se savoir mortel. C'est un texte inaugural de l'humanité.