248 – Poésie. Le XIXe siècle. Lamartine. Le Lac
19 06 09
248 – Carnet de poésie – Le XIXe siècle – Le romantisme. Lamartine. Le Lac
Les circonstances de la composition du Lac de Lamartine
De 1816 à 1830, Lamartine (1790-1869) a séjourné huit fois à Aix-les-Bains, au bord du Lac du Bourget, en Savoie.
C’est au cours de son premier séjour, du 6 au 26 octobre 1816 –il a 26 ans-, chez le docteur Perrier (à la Pension Perrier), en haut de la ville, qu’il rencontre la passion. Elle se nomme Julie Charles, d’origine créole ; de son nom de jeune fille : Julie Bouchaud des Hérettes (1784-1817). De six ans son aînée, elle est l’épouse de l’illustre physicien Jacques Charles
(1746 – 1823) de 60 ans plus âgé qu’elle…
Elle souffre de tuberculose pulmonaire, et se sait condamnée. Julie est logée dans la chambre qui jouxte celle de Lamartine. Le 10 octobre 1816 celui-ci la sauve d’une barque en perdition au cours d’une tempête sur le lac du Bourget. Il écrira : « j’ai sauvé avant hier une jeune femme qui se noyait, elle remplit aujourd’hui mes jours ». Ensemble, ils parcourent les sites du Bourget. Puis ils se séparent et se reverront à Paris. Lamartine revient à Aix-les-Bains l'été suivant : Du 21 août au 17 septembre 1817, Lamartine séjourne à la Pension Perrier. Julie est très malade et ne peut le rejoindre. C’est au cours de ce séjour qu’il compose « Le Lac », à l’intention de la chère absente. Dans ce poème, il donne à Julie le nom d’Elvire. Il emprunte ce prénom générique à Parny, poète mondain de l’époque. Lamartine le donne régulièrement à l’être aimé. Julie meurt le 18 décembre 1817. La douleur de Lamartine est terrible.
Ainsi, Julie reste «l’inspiratrice incomparable du poète». «Lamartine n’est devenu Lamartine qu’après sa rencontre avec Julie» comme le disait l’Académicien René Doumic.
Il se console et retourne à Aix-les-Bains du 30 juillet au 24 août 1819, à la Pension Perrier, où il rencontre sa future épouse Mary-Ann, d’origine britannique.
A Paris, en 1820, les Méditations Poétiques triomphent.
Lamartine séjourne à Aix-les-Bains du 15 avril au 15 juin 1820 à la Pension J.J. Perret. Il se marie à Chambéry avec Mary-Ann puis part pour l’Italie.
Il est de retour à Aix-les-Bains de juin au 17 septembre 1821, à la Villa Chevalley avec son épouse et son fils.
En 1822, il ne vient pas à Aix mais il a une fille Julia. Son prénom est un hommage à Julie Charles.
Son sixième séjour a lieu aux mois de juillet et août 1823, à la Pension J.J. Perret. Il y retourne ensuite du 1er juin à la fin août 1825. Puis il part à Florence où il est nommé Ambassadeur extraordinaire chargé d’affaires.
Son dernier séjour se déroule du 2 juillet au 2 septembre 1830, à la Pension J.J. Perret.
C’est à partir de 1925 qu’un hommage est rendu à Lamartine. Il est statufié sur un socle de rocher et de béton par Mars Vallet, dans la propriété de Châtillon. En 1927, la stèle de marbre rose du sculpteur Carle est installée au nord de la colline de Tresserve, là où Lamartine aurait reçu l’inspiration du «Lac». En 1962 est inauguré le buste du poète devant la mairie de Tresserve. En 1990, la Ville d'Aix-les-Bains lui érige une statue en bronze de Livio Benedetti dans le parc floral des Thermes.
Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges
Jeter l'ancre un seul jour ?
Ô lac ! l'année à peine a fini sa carrière,
Et près des flots chéris qu'elle devait revoir,
Regarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre
Où tu la vis s'asseoir !
Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,
Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés,
Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes
Sur ses pieds adorés.
Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence ;
On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.
Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos ;
Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère
Laissa tomber ces mots :
" Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !
" Assez de malheureux ici-bas vous implorent,
Coulez, coulez pour eux ;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
Oubliez les heureux.
" Mais je demande en vain quelques moments encore,
Le temps m'échappe et fuit ;
Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l'aurore
Va dissiper la nuit.
" Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons !
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;
Il coule, et nous passons ! "
Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,
Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur,
S'envolent loin de nous de la même vitesse
Que les jours de malheur ?
Eh quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ?
Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
Ne nous les rendra plus !
Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
Que vous nous ravissez ?
Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir !
Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,
Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
Qui pendent sur tes eaux.
Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface
De ses molles clartés.
Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,
Tout dise : Ils ont aimé !
Commentaire : Vu les circonstances, nous sommes ici un peu entre la vie et la mort ; le temps joue un grand rôle. En effet, Julie/Elvire est tuberculeuse et se sait condamnée. Elle n’a pu rejoindre le poète à Aix l’année qui suit leur première rencontre.
Peut-être pense-t-il déjà à Elvire comme à une âme en son éternité :
« Tout à coup des accents inconnus à la terre… »
Il parle au Lac comme à un être animé, et nous sommes environnés du mystère de la Nature.
L’important réside alors dans le souvenir, car ces moments ne reviendront plus. Le poète en est persuadé. Il confie donc la mémoire de ces instants à la Nature témoin de leur amour.
Cet esprit est bien loin du nôtre, à l’époque où l’on croit que tout est simple et que tout pourra passer par l’explication technique de l’ordinateur, en définitive par la seule intelligence humaine… Les Romantiques ont par dessus tout le sens du mystère, c’est pourquoi le XIXe siècle est par excellence le siècle de la poésie…Les époques se suivent et ne se ressemblent pas.
