226 - Le printemps. "Les arbres nouveaux". G. Duhamel
"FABLES DE MON JARDIN", éditons du Mercure de France (1946)
"IX - Fermeté des caractères"
"Les arbres nouveaux devisaient à mi-voix, sous le hangar, en attendant qu'on les plantât.
- Moi, disait un jeune cerisier, je fleuris toujours de bonne heure. Ce n'est pas pour me distinguer. Non, je vous assure : je suis la modestie même. Je fleuris de bonne heure parce que c'est une tradition dans ma noble famille. A vrai dire, je fleuris de façon merveilleuse : un manchon neigeux qui va jusqu'à l'extrémité de mes branches. Quelle tenue de pétales ! Et quel parfum ! Et quand vient la défloraison, quelle pluie candide ! Et quel tapis sur le sol, à mes pieds ! Vous verrez, c'est un poème. Les fruits que nous donnons dans la famille sont renommés de tout l'univers. Pensez : le bigarreau ! Nous faisons le bigarreau blanc. Et vous, Monsieur mon voisin ?
- Moi, répondit le voisin, d'un ton revêche, moi , c'est la poire.
- Vraiment, La poire ! C ' est très intéressant.. Vous n' avez pas de noyau, paraît - il ?
- Dieu merci, non ! mais des pépins, et plus que je n' en voudrais. De la poire, j'en donne, au besoin, à condition, bien entendu, qu'on ne me tourmente pas. S'ils me laissent tranquille, ici, je ferai peut‑être une ou deux poires. S'ils me taillent, s'ils me tripotent, alors, bernique. Je suis décidé fermement à n' en pas ficher une secousse.
- Vous dites ?
- Une secousse.
- Ah ! Oui ? C'est très intéressant. Et vous, le petit, là‑bas?
-Plaît‑il?
-Oui, vous ! Qu'est-ce que vous faites ?
L'arbre ainsi mis sur la sellette était un petit pommier, tout rabougri, tout chétif.
- Oh! répondit‑il à voix basse, moi, je fais ce que je peux .
Les arbres furent plantés en terre. Dès la première année, le cerisier montra ses belles fleurs et donna quatre ou cinq cerises. Le poirier ne donna rien. Le pommier, qu' on avait placé dans un coin transi d' ombre et de courants d' air, nous offrit un boisseau de pommes.
Il y a dix ans de cela. Le petit pommier dévoué continue de nous confondre par sa générosité.
Le poirier tient parole: il n'a jamais donné de fruits. Le cerisier, à chaque retour de l'avril, dit à qui veut l'entendre : "Vous allez voir ! » Et son beau feu d'artifice, régulièrement, se termine régulièrement par un déjeuner de moineau .
Georges DUHAMEL (1884-Paris- 1966-Valmndois)
Georges DUHAMEL est aussi l'auteur de "La possession du monde" et de "La Chronique des Pasquier", dont les livres seront édités de 1933 à 1945.
Outre ses activités artistiques, musicales, il s'engage dans l'armée (pourtant réformé) comme chirurgien, de 1914 à 1918.
